CHRONIQUE AFRICAINE

RÉSIDENCE 10 SUR 10 - AFRIQUE 2019

Si vous avez tout bien lu nos articles, vous savez déjà que le prochain tome de la collection 10 SUR 10 sera rédigé au cours d’une résidence au Sénégal. À Saint-Louis pour être précis. Et pour en partager quelques moments avec vous, nous avons décidé de vous poster chaque jour un petit billet d’humeur, relatant un ressenti, une anecdote, un petit rien qui nous a plu, amusé, ému. Enfin, qui m’a plu, amusée, etc puisqu’il s’agira de mon billet, le billet d’Aurore, tout simplement !

Alors, J-1, J1, J2 ?

On devait décoller de Bruxelles en fin de matinée, arriver à Dakar vers 18h, puis 4 heures de bus et Saint-Louis, où la résidence d’écriture 10 SUR 10 posait ses valises pour les 15 prochains jours. L’histoire s’est à peu près déroulée comme ça, avec quelques heures de décalage. 3 bonnes heures de retard au décollage, et un J1 devient J2 alors qu’il ne s’est toujours rien passé. Alors pour reprendre une petite maîtrise du temps et puisque nous sommes arrivés aux premières lueurs du 28, celui-ci sera considéré comme J1. Voila ! 

J0

C’est ainsi que, le 27 au soir (veille du J1 si vous avez bien suivi !), je pose pour la première fois les yeux en Afrique. Mes premières images africaines, ce sont celles que j’aperçois par la vitre du minibus qui nous mènent de Dakar à Saint-Louis. Des images de nuit. Une route parfaitement goudronnée, rectiligne. De part et d’autres, distingués dans l’ombre, des étendues de terres, des arbres inconnus, des herbes. D’un coup des maisons carrées, des finies, des pas finies, des magasins dont on distingue l’intérieur : téléphones, conserves, baskets. Et des échoppes, plein d’échoppes dont bon nombre sont encore ouvertes malgré l’heure tardives. Des piles de pastèques, des grappes de mangues, des verres de café. Ici, une charrette à cheval, là, des gens réunis autours d’un feu. Des tissus simplement posés sur les étals fermés pour la nuit forment comme de petites tentes. Images éphémères que seuls nos phares éclairent. Tout un monde inconnu dont j’espère découvrir quelques moments, le temps d’un séjour.

J1

1er décembre. 30 degrés rafraîchis par une brise légère. En face, un bras de mer bleu ciel, une large langue de sable couleur vieil or et encore derrière, cette écume et ce grondement incessant typiques de l’océan. Bon sang c’est vrai, on est à Saint-Louis. Arrivés de nuit, on n’avait rien vu et là… Que c’est beau ! Aujourd’hui, repos. On petit-déjeune tous ensemble (chouette, des crêpes !) et on s’acclimate. Les vagues n’en finissent pas de rouler, les oiseaux de passer d’arbres en arbres et juste devant s’étire la lagune au nom de fruit, la Langue de Barbarie. On devrait y arriver !

J2

C’est fou ce que l’on s’adapte vite. Déjà, il est tout naturel de voir les branches de ces arbres dont on ne connait pas encore le nom se balancer au rythme du vent. Déjà l’on salue le couple de colombes qui niche dans le chaume du toit au-dessus du samovar d’eau bouillante. Déjà notre transat préféré est… celui là ! Le chien le plus jaune de la maison vient me chercher pour le jogging du matin et après, c’est réunion. La première, celle qui présente le projet et le planning de la résidence. Et demain, à vos claviers, vos carnets, vos papiers, on commence à écrire ! 

 


J3

Ombrette, Rollier, Guêpier, Cormoran, Échasse blanche ou encore mystérieux Youyou : les jolis noms de nos chambres placent définitivement cette résidence sous le signe de la plume. Et quelles plumes ! Des noires des blanches des vertes des jaunes des bleues des rouges. Et des becs aussi : des longs noirs, des fins courbés, des orange trapus, des bicolores même ! Deux fois plus de  pattes… et des milliers d’oiseaux : des gros des petits des qu’on distingue à peine. Ils glissent à petits pas raides sur le sable, passent de branches en branches, picorent l’eau de la piscine, disparaissent dans la corbeille à pain, battements d’ailes et chants incessants. Roucoulent, piaillent pépient caquètent de l’aube au couchant autour de nous. Tandis qu’impassibles, suivant le bras de mer, les oies cendrées, les pélicans, les flamants remontent vers Saint-Louis.

 

J4

Cette fois, c’est parti, tout le monde est au boulot. Chacun a pris ses marques et trouvé son endroit fétiche. Stanislas table d’angle mezzanine petit-déjeuner, Martin divan proximité bar, Caroline table basse, Souleyman carnet rouge milieu mezzanine. Il y a ceux qui bougent : Ahlem et son bloc-note, Thomas et son bouquin, Rebecca qui parle. Saïd, Sufo, Faustin qui disparaissent. D’un coup tout est calme laissant place à la rumeur de l’océan aux chants des oiseaux au lent mouvement des eaux du fleuve. Scintillantes de soleil, elles descendent vers la mer.  

J5

L’électricité. Je ne vous ai pas dit ? Ici, c’est de dix à onze, de quinze à seize et de dix-huit à minuit. Juste avant on s’observe, on scrute le bas des murs, les recoins possibles. L’on s’en approche, négligemment, l’air dégagé du passant-par-hasard. Deux petits trous dans le murs deviennent Graal. Il y a ceux qui trichent, se sont branchés avant l’heure. Il y a les initiés, ceux qui savent que derrière le bar se cache une prise. Il y aura les hagards, les distraits, les toujours-en-retard qui devront attendre la prochaine salve. L’électricité ! D’un seul mouvement dix paires de jambes s’élancent, deux fois dix bras tendus. Ordinateurs, téléphones, chargeurs, fils. L’électricité. Imaginez le fleuve qui passe, les chiens assoupis, les oiseaux et d’un coup LE grondement. Tout se fige : le groupe électrogène ! Ici, l’électricité on l’entend. Le signal c’est l’oreille. Au premier ronron, c’est la ruée !

J6

Aujourd’hui, je ne vous parlerai pas de Saint Louis. Je comptais le faire puisque nous y sommes tous allés. Pour visiter. Mais lorsque l’on regarde une ville pour la première fois, on la frôle, on en palpe les contours, on avance un pied dans son histoire. Les couleurs, les mouvements, les odeurs, les bruits font tourner la tête de toute part. Le mieux serait de s’asseoir et de regarder. Laisser la ville venir à vous. Je ne parlerais que d’images. Celles des longues barques colorées amarrées si serrées qu’elles semblent créer un deuxième monde sur l’eau. Celle du quai où s’alignent les cases faites de quatre piquets de bois surmontés d’une toile. Il y a celle où sur le sable et sur le toit jouent les plus jeunes enfants, la case aux palabres où les anciens commentent le monde. Il y a l’ocre des maisons carrées, les rues ensablées du village des pêcheurs, les chèvres partout, le baobab, les huit palmiers qui marquent la frontière avec la Mauritanie, il y a… Je retournerai à Saint -Louis, je reprendrai un café touba et vous raconterai encore. La prochaine fois.


J7

Mas, Jules et Teresa. Ils sont si discrets toute la journée qu’ils semblent se matérialiser d’un coup, à nos côtés, à l’heure du repas. La discrétion faut dire, c’est leur métier. Perche, appareil-photo, caméra, l’oeil rivé à l’objectif, l’oreille aux aguets captant tout son susceptible de les intéresser ils tournent, ils filment, ils enregistrent. S’approchant à pas de velours, photographiant mine de rien, nous enlaçant plutôt que nous encerclant. Nous racontant plus que nous dévoilant. Pudiques, discrets. Et drôles en plus ! Leur mission ? Réaliser un documentaire sur la résidence d’écriture 10 SUR 10. Leur fil rouge ? Pourquoi raconte-t-on des histoires. Vaste et beau programme, non ? 

J8

Dimanche, jour de repos. Le dernier avant la ligne droite menant à vendredi, jour de remise des manuscrits. Alors on annote un peu, on relit un peu, on efface un peu. Puis on va nager. Traversée aller-retour du bras de mer pour Caroline, que je tente de suivre à la rame. Puis à pied sur l’étroit chemin pour rejoindre, encore, l’océan. Déferlement d’écume, de vagues puissantes que l’on défie les pieds bien plantés dans le sable, le mollet prêt à déguerpir si la prochaine hausse le ton. Journée paisible dont je profite pour corriger quelques erreurs de débutante : les oiseaux qui picorent sous le flamboyant ne sont probablement pas des pélicans (ou des tous petits !), j’enquête encore. Les majestueux rapaces qui nous survolent sont des milans noirs (mille merci à notre guide de l’Ile aux Oiseaux). Quant à ce que j’ai cru être des grappes de mangues (certains ont dû bien rire), ce sont en réalité des cori. Voila ! Mon apprentissage du Sénégal avance mais reste encore beaucoup à faire. Faudra revenir…

J9

Tous les soirs à 18h, c’est réunion. On est tous là, les auteurs et l’équipe. Et on parle. Ils parlent plutôt, eux, Ceux-qui-écrivent. Ils racontent le début de leurs histoires, les grandes lignes, les grands thèmes. En ce lundi, pour la première fois, c’est lecture. Stanislas, Martin et Caroline présentent leurs textes. On distribue les rôles - nous ne sommes pas trop de 13 ! - et c’est parti ! Un à un ces mots qui n’avaient jamais quitté le papier s’articulent, prennent le son, résonnent, ricochent sur les murs, les arbres, le fleuve et nous reviennent pour la première fois. Leur musique, leur rythme les images qu’ils peignent nous arrivent autrement. Moment d’émotion pour les auteurs qui nous les confient, pour nous qui les recevons. Ressentis, félicitations, encouragements. Ouf, c’est fait ! Demain, l’on réécrira un peu, et l’on découvrira le texte des autres. Vivement 18 heures ! 

J10

On l’a dit, ici, c’est vraiment beau. Ici, c’est une trentaine de kilomètres au sud de Saint-Louis, au coeur du Parc National de la Langue de Barbarie. Mais ici, c’est fragile. Avant, coulaient les eaux douces du fleuve Sénégal. La lagune était terre maraîchère. Terre de filaos dans lesquels nichaient les hérons, les aigrettes. Mais ça c’était avant. Avant que le canal de délestage édifié à Saint-Louis pour faciliter l’évacuation du fleuve en cru vers la mer ne coupe en deux la Langue. Avant que la mer ne creuse, ne s’infiltre et inonde rives, villages et estuaire de ses eaux salées. Les agriculteurs ont dû partir,  les filaos meurent et la mangrove ne doit sa survie (partielle) qu’aux efforts quotidiens d’une poignée de bénévoles qui plantent des palétuviers, préparent et protègent la nidation des mouettes, sternes et autres pélicans, comptent sans relâche oiseaux et poussins, combattent les déchets plastique, espèrent le retour des tortues. Bravo à eux. Et merci.


J11

Saïd, notre auteur Saint-Louisien nous a dit : « si vous passez deux semaines au Sénégal et que vous n’avez pas goûté le ceebu djen (prononcez tchebou djene), personne ne vous croira ». Dont acte. Le Chef fut maintes fois supplié et en ce jour béni fut déposé au centre de notre longue tablée celui qui littéralement signifie « riz au poisson ». Définition bien modeste d’un délicieux équilibre de carottes, aubergines, feuilles de bissap, thiof, yet et autres tamarins (impossible d’en dire plus, j’ai juré le secret sur la recette chuchotée par Anne-Marie qui dit-on l’aurait recueillie de la bouche même de Penda M’Baye, la Reine des Reines de la question). Plus qu’un plat, c’est une fête. L’émoi de nos petits camarades sénégalais est palpable : les yeux brillent, les lèvres se font sourire, les doigts, les mains, les bras, incontrôlables se tendent vers le trésor, le roi de la table sénégalaise. Plat national, plat familial, plat de l’enfance, du voyage de noce d’anniversaire… Merveille culinaire dont la simple évocation met tout le monde d’accord : à table ! 

J12

Aujourd’hui, veille du rendu des manuscrits, l’atmosphère est à la fois plus estivale et plus fébrile. L’on note une évidente décontraction chez ceux qui ont terminé. Qui ont été lus durant l’une des réunions du soir, qui ont corrigé, relus, en un mot qui sont au point. Du moins qui ont mis un point final à leur pièce. Presque final. Parce que si les manuscrits nous sont officiellement remis vendredi soir (demain, quoi !), les auteurs ont encore deux semaines pour laisser reposer, relire. Raturer par ci, reformuler par là. Viendra ensuite le temps des aller-retour avec la relectrice (votre serviteur) : là aussi on déplace une phrase, resserre une action, retouche un personnage. En un mot on cisèle. Pour que ce soit vraiment parfait. Et vous verrez, ça le sera ! 

J13

Dernier jour officiel de travail ! Il y a ceux – dont je vous touchais un mot hier – qui sont en vacances. Serviette sur l’épaule ils glissent du transat au comptoir en marmonnant les mots « océan », « crabes », « canoë »… Et il y a les errants, textes à la main ils relisent, annotent. Les stoïques, immobiles devant leurs écrans, concentrés sur l’arrivée, improbable, de la fée Internet avant l’heure promise. Puis il y a Souleymane. Bondissant comme jamais, jaillissant, métamorphosé. « Elle a dit c’est très bien ! » seront ses seuls mots avant sa disparition tourbillonnante vers la mer, l’océan dont le grondement nous a nuit et jour accompagné et qui aujourd’hui se fait soudain discret devant la joie de l’auteur dont la pièce vient d’être approuvée sans réserve. 

J14

Voilà c’est fini. Les premières valises font déjà leur apparition près du bar où ceux qui partent s’attardent devant un dernier verre. Une dernière étreinte avant le taxi, un petit café touba à leur santé et nous, qui restons encore jusqu’à demain matin, nous tournons vers la mer. C’est vers elle que nous irons pour cette dernière journée. Elle qui a tant fait pour nous lors de nos pauses. Ce bras de mer, jadis de fleuve que nous avons franchis à la nage, à la rame, en ligne droite et en boucle, c’est entre ses flots que nous nous remettons une dernière fois. Maillots de bain, canoës, lunettes, sandalettes, tous à l’eau ! On traverse puis, sur l’autre rive, direction l’océan qui a recommencé à gronder. Nous allons une dernière fois tous ensemble saluer les crabes. Les petits violets et les grands beiges. Saluer les pirogues des pêcheurs qui retournent à Saint-Louis. Saluer les vagues immenses et le sable tiède. Dire merci. Et à bientôt. 


 

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