CHRONIQUES BALTES

RÉSIDENCE 10 SUR 10 - SOLIDARITÉ 

 

D’abord furent les valises, les sacs,  les mallettes puis les trains, les avions les taxis. Et nous voilà tous à Sopot. Sopot  ? En Pologne ! Vous savez, cette cité balnéaire qui ouvre sur la Baltique. En suivant la plage on se retrouve à Gdansk. Les chantiers navals, Lech Walesa, les grèves, la chute du communisme. On vous racontera. Pour le moment nous sommes le 8 février depuis quelques heures et la résidence 10 SUR 10 vient de commencer, réunissant comme chaque année 10 auteurs francophones. Mission : l’écriture des 10 pièces du tome 8. L’équipe de Drameducation est là aussi et moi, chaque jour je vous enverrai un petit billet. Quelques lignes d’atmosphère, d’humeur, d’anecdotes, digressions et autres racontars… Le billet d’Aurore. Comme à Saint-Louis, quoi, on s’habitue vite ! 

J1, J2 ?

Bon c’est toujours compliqué ces histoires de J1, J2 donc on va faire comme ça : J1, ce sera le 8 et cette première chronique réunira J1 + J2. La résidence, la vraie, ne commençant vraiment que lundi - J3 -  le 10, ce qui somme toute reste logique pour une résidence 10 sur 10. Le samedi matin donc, tout le monde s’est réveillé en se demandant un peu où il se trouvait. Arrivés de nuit pour beaucoup, nous n’avons découvert Sopot qu’au matin en tirant les rideaux et contemplant les troncs rouges des pins, les marquises ouvragées des grosses villas, en distinguant, plus loin, le cliquetis du chemin de fer. Premier petit-déjeuner commun dans la grande salle en bas, retrouvailles, présentations puis l’on va chercher Camille à la gare, Martin à l’aéroport, on attend Fida qui arrive en voiture. Balade en ville, on repère les cafés sympathiques - en essayons quelques-uns, faut être sûrs ! Dimanche, visite guidée de Sopot et réunion d’organisation. Ca devient sérieux !

J3

Gdansk. Pour moi la première image de la Pologne. Quand j’avais 10 ans. Le mot chantier naval, les grues immenses, l’homme avec les moustaches qui se bat. C’est toute cette histoire et bien plus qui nous est racontée au Centre européen de la Solidarité. Au plafond les casques jaunes des ouvriers, aux murs les images d’archives, ici la salle d’interrogatoire, là les murs de livres interdits, plus loin les grilles éventrées des chantiers, les boucliers de la milice, la table étroite où les premiers accords ont été signés, reconnaissant Solidarność comme le premier syndicat libre de l’Europe communiste. Dehors trois croix ont été érigées en hommage à ceux qui ont été tués en manifestant, des bouquets fleurissent le portail, les grues immenses sont toujours là. Quant à l’homme à la moustache, il était aux Etats-Unis. Dommage, l’apercevoir dans son bureau m’aurais, je l’avoue, ému. 

J4

Premier vrai jour de travail entier. Les journées commencent à s’organiser, chacun trouvant son rythme, son coin préféré, toutes ces petites choses qui feront, pour les 15 prochains jours, nos nouvelles habitudes. Merlin installe son ordinateur sur la petite table ronde du bar de l’hôtel, Jan au bout de la grande table du petit-déjeuner. Paul préfère travailler dans sa chambre, Camille apprécie le bistrot du coin, tout comme Benjamin. Il y a les lève-tôt, ceux qui sirotent longuement leur café, ceux qui le boivent après une marche matinale sur la plage. Mathieu a déjà repéré la piscine, Claudine le spa. C’est fou ce que l’on s’approprie vite un nouvel environnement. Seule difficulté notable pour le moment : commander, en polonais et sans préalable caféiné, les oeufs brouillés au jambon. 

J5

Immanquable, immuable, elle fait partie de l’ADN des résidences 10 SUR 10 : la réunion de 18h. Celle qui nous réunit tous autour de la grande table. Pour parler, raconter. Pour lire. L’idée est de se retrouver tous tous les soirs pour discuter de la journée, du travail effectué, partager nos envies, nos réflexions, nos doutes. Premières pages, premiers jets : au bout de quelques jours on se lance, on lit afin d’entendre les mots jusque-là couchés sur le papier. Premier à s’y coller, Paul qui propose aujourd’hui son « texte martyr ». En lecteurs : Claudine, Sylvie, Benjamin et Merlin. C’est parti !

J6

En ce sixième jour, flotte dans l’air comme un air de côtelette, une image de jambonneau, une envie de choux marinés, une effluve de żurek, un rêve de pierogi. Jusque-là, le légume a dominé. La fève, le soja, l’endive, la coriandre même régnaient aux côtés de la pâte fraîche et du sarrasin dans un équilibre alimentaire il est vrai parfait. Seule entorse à ce régime olympique, cette énorme patate généreusement garnie de hareng, de yaourt, de ciboulette dégustée à Gdansk. Aujourd’hui donc cap sur le restaurant où le choix entre kotlet schabowy et golonka sera cornélien, où la liste des żupy fait tourner la tête, où galettes de pomme de terre, choux rouges et oignons frits rivalisent d’attraits. Car en Pologne qu’on se le dise, on mange bien. Et les dix jours de résidence qui nous restent ne suffiront pas pour essayer toutes les nuances de crèmes, les déclinaisons de cochon, les palettes de morue. Une seule certitude dans cet océan de saveurs : au dessert, sernik.


J8

Officiellement « off », ce samedi s’est avéré très studieux. Cliquetis de claviers, ronronnements d’imprimantes, effluves de café, cigarettes grillées sur le porche : la tension monte. L’approche du début de deuxième semaine se fait sentir. Les premiers textes ont été lus : Paul, nous le disions, puis Martin et ce soir Sèdjro et Sylvie. Très bientôt, frémissants, presque prêts, les mots de Camille. Pour demain peut-être, lundi c’est sûr. Les premières versions entre-temps ont été reprises, quelques mots ici, une phrase là. Un personnage qui s’invite, une réplique qui s’en va, une scène déplacée, une intention précisée. Petit à petit on ajuste, on peaufine, on cisèle. On laisse reposer, mitonner encore un peu, on ajoute une pincée de sel et… Il semblerait que l’heure du repas approche, et pour se mettre en train, vodka ! Après tout, c’est samedi. 

J9

Jour de repos - ou presque. Alors que Claudine et Sylvie marchent vers les délices du spa, Martin, Jan, Katia et moi obliquons vers la gare. Direction : le château de Malbork. Un chouette train à compartiments - qui ravit Martin ! - et par la fenêtre des champs, des ponts de métal, des jardins ouvriers méticuleusement entretenus, d’anciennes fabriques, des maisons, des églises. À  l’arrivée, une belle gare avec plafonds de bois décorés, murs et arches de brique. Quelques minutes à pied et devant nous, le fameux château. Dire qu’il est grand (le plus grand du monde d’après le Routard et l’audioguide !) est un doux euphémisme. La montagne de briques qui se dresse devant nous est aussi large que haute que longue que… Bref, c’est pas petit. Les chevaliers Teutoniques aimaient à prendre leurs aises, le formidable système de chauffage, la taille des cheminées des cuisines et le faste des salles d’apparats comme des réfectoires le confirment. Quant au superbe golonca dévoré à l’issue de nos quatre heures de visite, il était aussi de taille teutonique ! 

J10

Il n’est pas totalement impossible qu’il me soit arrivé de faire quelques allusions à la cuisine polonaise. Il serait maintenant équitable, et même juste, de parler un peu de celle qui parfois accompagne nos fins de soirées, fleurit nos lectures, colore nos digressions, vivifie nos débats. Celle dont l’éloge qui va suivre ne sera accessible qu’aux majeurs ayant dûment cliqué sur le bouton - fort pertinemment virtuel - autorisant la poursuite de la lecture et ouvrant sur un horizon paradisiaque quoiqu’un peu liquide. Elle s’appelle Żubrówka, Żołądkowa Gorska, Krupnik, Soplica, est issue de l’heureuse fermentation du seigle, du blé, de l’orge, - germés - de la pomme de terre - cuite - et de la mélasse de betterave, le tout mêlé ensuite à une délicate eau de source. Elle se déguste nature, habillée d’un simple brin d’herbe à bison, parfumée aux fruits et aux baies. Attardons-nous un instant sur la divine Wiśniewski à la cerise, fabriquée à Gdańsk : bouteille ronde, robe rubis : une merveille d’équilibre entre l’alcool, le sucre et le fruit dont on retrouve, en bouche, toutes la palette des nuances. Na zdrowie !

J11

Tout est question d’éclairage. Prenons la plage de Sopot : belle étendue de sable fin et mer d’un bleu dont la clarté annonce la glaçante fraîcheur. Marchant ce matin tôt, alors que le sable craque encore du froid de la nuit sous mes pas et que le soleil affleure, je la redécouvre. La façade du Grand Hôtel semble davantage en courbes, les cygnes, alignés debout à contre-jour sont autant d’étranges silhouettes ondoyantes tout en rondeurs et S, ce chien qui court et creuse semble attirer sur son pelage doré tous les rayons de l’astre naissant (joli, non ?). Je fais demi-tour et là, le môle qui avait à l’aller allure d’imposant cargo n’est plus que môle, les cygnes sont redevenus blancs, l’hotel a perdu son flouté. Partageant les secrets, si ce n’est de tous les dieux, du moins de ceux de la plume momentanément réunis autour de nous, je ne peux m’empêcher de penser à la façon dont un même sujet peut être différemment perçu selon l’angle sous lequel on le voit. Un thème unique, dix auteurs, dix textes et en effet, dix éclairages.

J12

Alors que les textes prennent doucement leurs formes dite joliment « provisoirement définitive », l’heure est venue de s’octroyer une petite relâche, un moment d’évasion. Enfin pas pour tout le monde en fait : ce soir, Benjamin nous offre une représentation. Une pièce de théâtre où, seul en scène, avec pour seuls compagnons un globe terrestre et quelques livres, il va nous parler. Nous parler grammaire et plus précisément poésie. Celle - certes discrète - du gérondif. Oups me direz-vous et je ne pourrais que comprendre cette légitime réserve, ce réflexe circonspect qui s’éloigne cependant bien vite. Très vite et même dès que, chapeau mou, bras encombrés il arrive et déclare tout de go son inconditionnel amour pour les langues : leurs constructions les plus intimes, leurs onomatopées les plus subtiles, leurs absences les plus éloquentes. En un mot, ce que chaque langue révèle de la construction mentale de ceux qui la parlent ou à l’inverse, ce qu’elle structure chez eux comme vision du monde. Belle matière à réflexion. Serions-nous conditionnés par notre propre grammaire ou… ? Comme le disait un vieil anglais, to be or not to be. Mais maintenant que l’on sait que certaines langues ne connaissent pas de verbe être, que faire ? That’s the question…


 

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